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Le poids du passé

par Mary

publié dans né sous les coups , martyn waites , rivages , margaret thatcher , grève des mineurs , rentrée littéraire 2013

Le poids du passé

Avant : 1984, Margaret Thatcher est au pouvoir, les mineurs sont en grève. Le gouvernement veut fermer la mine de Coldwell, pourtant parmi les plus rentables de la région. La colère gronde, on commence à parler syndicats. Les forces de l’ordre s’organisent, refont le plan de la ville, quadrillent. On charge, avec des chevaux, des matraques, on frappe, on cogne, on fait signer des décharges, on détruit les photos et tabasse les journalistes. La Dame a organisé une vaste opération de propagande, les mineurs sont les méchants, les policiers les victimes. Les plus grands journaux vont même jusqu’à réécrire les articles de leurs envoyés spéciaux.

Maintenant : vingt ans plus tard. On a découpé, déchiré la ville, on lui a arraché le cœur. La mine n’est plus, il n’y a plus d’emploi, juste des cicatrices. La seule chose qui marche vraiment sont les Centres de Désintox. Tony Woodhouse, ancien footballeur dont la carrière a été stoppée nette à cause d’une mystérieuse blessure à la jambe, tient un de ces centres. Tommy est le chef de la mafia locale. Stephen Larkin, journaliste, revient pour écrire un article sur l’avant/après Thatcher. La ville est ravagée, physiquement et psychologiquement, par son passé et son présent, rongée par tous les fléaux sociaux. Elle a été le théâtre de trop de violence de la part de ceux censés la protéger, et qui l’ont délibérément oubliée. Le peuple a perdu espoir et s’enfonce dans une tristesse et un désespoir aussi gris que leurs murs, fantômes noirs comme du charbon. « Une ville sans industrie ni futur. Postgrève. Postindustrielle. Posttout. » Tony, Larkin et Tommy, mais aussi Louise, Mick, Suzanne, évoluent dans cet univers, sombre jeu de dupes. Ils sont tous abîmés, cassés, brisés, haïs, haïssables, attachés et attachants, à la fois victimes mais responsables de leur propres choix. Le reportage de Larkin va tous les relier les uns aux autres, à la fois avant et maintenant. Les veilles rancœurs, les vieux cauchemars vont ressurgir, et cette fois, des comptes vont devoir se régler.

Fresque sociale sur les ravages du thatchérisme, Né sous les coups lève le voile sur les années sombres de l’Angleterre. Deux générations d’hommes, de femmes et d’enfants nés sous les coups, sans aucun espoir d’échapper à leur destin parce qu’une Dame de Fer en a décidé ainsi. On alterne entre Maintenant et Avant, en un brillant tissage de fils qu’on ne soupçonne pas jusqu’au moment où on voit la tapisserie devant nos yeux. On n’apprend les choses que petit à petit, ce qui rend les révélations encore plus terribles et bouleversantes.

Né sous les coups n’est pas qu’un roman noir, il est bien plus que ça. Ca prend aux tripes, ça tord le ventre, ça fait rater quelques battements de cœur. Il montre ce que Margaret Thatcher a sciemment et consciencieusement détruit et qu’on voudrait d’oublier. Plus de groupe, plus de solidarité, plus rien. Dans la construction même du roman, entre passé et présent, chaque action, chaque coup laisse une cicatrice à vie.

Du grand grand roman noir, peut-être même mon coup de cœur de la rentrée noire. Pour reprendre le terme de M. Jean-Marc Laherrère sur son article (par ici !) « comme je l’ai lu dans un article, si avant vous n’aimiez déjà pas Maggie, après vous la haïrez encore davantage. Et vous saurez encore mieux pourquoi. »

« Well alas we've seen it all before / Knights in armour, days for yore /The same old fears and the same old crimes / We haven't changed since ancient times » (Dire Straits, “Iron Hand”, 1991)

Martyn Waites, Nés sous les coups, Ed. Rivages, août 2013.

Article également disponible ici !

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