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Mémoires de Tiananmen

par Mary

publié dans liu xiaobo , chine , tiananmen , prix nobel de la paix 2010 , 4 juin 1989 , 35 mai , élégies du 4 juin , gallimard , rentrée hiver 2014

Le 4 juin 1989 se terminent les manifestations populaires qui se tiennent sur la place Tiananmen à Pékin. Une répression dans le sang, connue sous le nom de « Massacre de la place Tiananmen ». Étudiants, intellectuels, ouvriers, manifestant contre la corruption des institutions gouvernementales chinoises, verront l’armée charger, marée de métal déferlant sur eux. « La dureté de leurs casques les ferme à la fragilité de la vie ». L’écrivain et militant Liu Xiaobo, prix Nobel de la Paix 2010 était là, il a vu, vécu. Il a survécu et n’a pas oublié. Tous les ans, tous les 4 juin, il écrit un long poème, même en prison. Purgeant actuellement une peine pour « incitation à la subversion » jusqu’en 2020, il publie l’an dernier « Élégies du 4 juin » que Gallimard a fait traduire pour notre rentrée de janvier. Ces élégies, ce sont tous les poèmes du 4 juin qu’il a écrit jusqu’en 2009, date à laquelle son procès se termine et son emprisonnement commence. Année après année, cycle après cycle : il dresse un bilan une fois par an, et rien ne change. La première année, il ne reconnaît pas son pays, et n’hésite pas à comparer la politique chinoise au nazisme tant les gens disparaissent comme lui-même s’est fait enlever. La cinquième année, il constate que l’on commence à oublier. La septième année, il dénonce la nouvelle société de consommation, la course au profit et la bestialité du gouvernement. Il a peur de ce qui est en train de se passer, peur de ce que son pays va devenir.

 

« La révolution est un orgasme

Et la nation souffrante d’impuissance spirituelle

Lève haut son sexe et se pavane dans le monde entier

[…]

Dans cette cité où l’impudence

Atteint presque son stade suprême

Où tout est conditionné

Seule la cruauté est transparente

Parfaitement transparente »

 

La dixième année, il sent qu’il lui faut se souvenir, car il ne sait pas si quelqu’un le fera. Le nouveau siècle s’annonce, et aucun changement à l’horizon. La treizième année, il regarde le monde s’émerveiller devant les tombeaux des grands empereurs sans voir le tombeau silencieux de la place où on lève fièrement chaque matin le drapeau de la nation. La quatorzième année, cette même nation « n’a pas les moyens de respirer la liberté » car l’épidémie de pneumonie atypique fait des ravages, et la quinzième année, il est toujours surveillé car il écrit pour tous ceux qui sont morts. Tous les ans, le 4 juin, sa femme lui apporte un bouquet de lys blancs, un pour chaque année passée. La vingtième année, il a beau essayer, la blessure ne se répare pas, car il n’y a personne pour manier l’aiguille capable de le recoudre.

Sur vingt ans, Liu Xiaobo montre le déni des autorités face à cette tragédie humaine qu’ont été ces répressions. On oublie peu à peu, on ne veut pas se souvenir, et même si on le souhaite, on n’y est pas autorisé. « Défense de pleurer les morts ». Sur la Toile chinoise très surveillée, l’association de mots 4 et juin est censurée, les moteurs de recherches n’affichent aucun résultat. On a effacé ce passage de l’histoire jusque dans les livres d’école, mais les milliers de morts et d’emprisonnés ne sont pas oubliés de tous. On parle sur les réseaux chinois d’un 35 mai… En attendant, Liu Xiaobo reste dans sa prison, et s’est même vu refusé l’envoi d’un représentant pour récupérer son Prix Nobel. Il ne lui reste que ses mots, qui se lisent dans toute leur poésie, leur humanité, leur émotion et leur force, et préfacés par Sa Sainteté le Dalaï-lama qui rend honneur avec délicatesse et humilité au courage du militant. Un recueil de poèmes à la portée égale à sa beauté, à découvrir en février 2014.

Liu Xiaobo, Elégies du 4 juin, Ed. Gallimard, février 2014

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Commenter cet article

old timer 29/12/2013 16:22

Pour ma plus grande honte j'ai été quelques jours maoïste (branche spontanéiste) dans ma folle jeunesse.
Veuillez me pardonner.
Mais j'en ai tiré une leçon : les croyances sont les pires vices de l'intelligence.

Mary 29/12/2013 16:34

Je vous pardonne volontiers, et je ne peut qu'être d'accord avec vous - je suis assez cartésienne. Je n'ajouterai qu'une chose, qui n'est même pas de moi mais de Monsieur Asimov: "La violence est le dernier refuge de l'incompétence".